Un propriétaire qui fait construire ou rénover découvre parfois, en visitant son chantier, un mur qui n'est pas d'aplomb, une dalle fissurée, un carrelage posé de travers ou une étanchéité bâclée. La question qui se pose alors est délicate : peut-on agir immédiatement, avant même la fin des travaux, ou faut-il attendre la livraison pour faire valoir ses droits ? La réponse compte, car le régime juridique applicable à une malfaçon en cours de chantier n'est pas celui des garanties légales bien connues (garantie décennale, garantie de parfait achèvement), qui ne s'ouvrent qu'à la réception. Cet article explique le cadre applicable avant réception, la manière de constituer une preuve solide et les démarches à engager pour ne pas laisser une malfaçon s'aggraver.
Par Thomas Veron, Avocat au barreau des Deux-Sèvres
Ce qu'est une malfaçon en cours de chantier
Une malfaçon désigne un défaut d'exécution, une non-conformité aux règles de l'art ou aux prévisions du contrat, imputable à l'entreprise qui réalise les travaux. En cours de chantier, ce défaut se manifeste avant que le maître de l'ouvrage (le client, particulier qui fait construire) n'ait accepté l'ouvrage. C'est précisément ce moment, la réception, qui sert de frontière juridique.
La distinction est fondamentale. Après réception, le maître de l'ouvrage bénéficie des garanties légales organisées par le Code civil : garantie de parfait achèvement d'un an (article 1792-6), garantie de bon fonctionnement de deux ans sur les éléments d'équipement dissociables (article 1792-3) et garantie décennale de dix ans pour les dommages compromettant la solidité de l'ouvrage ou le rendant impropre à sa destination (article 1792). Ces mécanismes reposent sur une présomption de responsabilité du constructeur, particulièrement protectrice.
Avant réception, ces garanties ne s'appliquent pas encore. Le rapport reste gouverné par le contrat de louage d'ouvrage et par le droit commun de la responsabilité contractuelle. Concrètement, l'entrepreneur qui réalise les travaux est tenu d'une obligation de résultat : livrer un ouvrage conforme au marché, aux plans, aux devis et aux règles de l'art. Toute exécution défectueuse constatée pendant le chantier engage sa responsabilité contractuelle sur le fondement de l'article 1231-1 du Code civil, sans que le maître de l'ouvrage ait à attendre la fin des travaux pour réagir.
Exemples concrets de malfaçons rencontrées en cours de chantier
Dans notre pratique, les défauts signalés pendant les travaux sont très variés. Une dalle coulée avec un dosage de béton insuffisant, des fondations dont la profondeur ne respecte pas l'étude de sol, une charpente montée avec des sections de bois inférieures à celles prévues, un réseau de plomberie posé sans pente suffisante, un enduit de façade appliqué sur un support humide, ou encore des menuiseries scellées sans respect des cotes du plan. Il faut aussi ranger dans cette catégorie l'abandon de chantier et les retards prolongés, qui relèvent de la même logique d'inexécution contractuelle.
Un point mérite attention : tant que l'ouvrage n'est pas réceptionné, il demeure sous la responsabilité de l'entreprise. Si une partie déjà réalisée se dégrade, se fissure ou s'effondre avant la livraison, c'est en principe au constructeur d'en supporter les conséquences, sauf force majeure ou faute du maître de l'ouvrage.
Le régime juridique avant réception : la responsabilité contractuelle
Avant la réception, aucune présomption légale ne joue automatiquement. Le maître de l'ouvrage qui invoque une malfaçon en cours de chantier doit se placer sur le terrain de la responsabilité contractuelle de droit commun. L'article 1231-1 du Code civil prévoit que le débiteur est condamné, s'il y a lieu, au paiement de dommages et intérêts en raison de l'inexécution de l'obligation ou du retard dans son exécution, sauf à justifier d'une cause étrangère.
L'entrepreneur étant tenu d'une obligation de résultat, il ne suffit pas qu'il démontre avoir travaillé avec diligence. Il doit livrer un résultat conforme. Le maître de l'ouvrage n'a donc pas à prouver une faute au sens d'une négligence caractérisée : il lui suffit d'établir la non-conformité ou le défaut d'exécution par rapport au marché de travaux. C'est un régime favorable, à condition de savoir en administrer la preuve.
Ne pas confondre avec les garanties post-réception
Il est tentant, pour un particulier, de vouloir invoquer immédiatement la garantie décennale dès qu'une fissure apparaît. C'est une erreur de méthode. Les articles 1792 et suivants ne se déclenchent qu'à compter de la réception. C'est d'ailleurs ce que confirme l'article R111-25 du Code de la construction et de l'habitation, qui traite de l'application des articles 1792 et 2270 du Code civil pour les constructions relevant du régime antérieur à la loi n° 78-12 du 4 janvier 1978. En cours de chantier, le fondement pertinent reste la responsabilité contractuelle, non la garantie décennale.
Cette distinction a des conséquences pratiques. Avant réception, le maître de l'ouvrage peut exiger la reprise des travaux défectueux, refuser de payer les situations correspondant à des ouvrages mal exécutés, faire constater les désordres, et le cas échéant demander la résolution du contrat. Il ne peut en revanche pas actionner l'assurance décennale du constructeur, qui ne couvre que les dommages relevant de cette garantie postérieure à la réception.
Le cas particulier du contrat de construction de maison individuelle
Un grand nombre de particuliers qui font bâtir signent un contrat de construction de maison individuelle (CCMI), encadré par les articles L231-1 et suivants du Code de la construction et de l'habitation. Ce contrat comporte des protections spécifiques, notamment la garantie de livraison à prix et délais convenus prévue par l'article L231-6 du même code. En cas de défaillance du constructeur, de retard important ou d'abandon de chantier, le garant de livraison a l'obligation de faire achever la maison ou de prendre en charge les surcoûts nécessaires. Lorsqu'une malfaçon en cours de chantier s'accompagne d'une inexécution grave, ce mécanisme constitue un levier essentiel, distinct de la seule responsabilité contractuelle de l'entreprise.
Identifier et prouver la malfaçon pendant les travaux
La difficulté centrale, avant réception, tient à la preuve. Un chantier évolue vite : une malfaçon coulée dans une dalle disparaît sous la chape, un défaut d'étanchéité est masqué par un bardage, un vice de structure est recouvert par les finitions. Ce qui n'est pas constaté à temps devient extrêmement difficile à démontrer par la suite.
Documenter méthodiquement
La première réflexe consiste à constituer un dossier chronologique et détaillé. Photographies datées, comptes rendus de réunions de chantier, courriels échangés avec le constructeur, devis, plans et descriptif technique du marché, journal de chantier : chaque pièce compte. Il est utile de rapprocher systématiquement l'ouvrage réalisé du document contractuel qui en fixe les caractéristiques, car c'est l'écart entre le prévu et le réalisé qui caractérise la non-conformité.
Le constat d'huissier de justice
Lorsqu'un désordre risque d'être recouvert ou de s'aggraver, le constat par commissaire de justice (anciennement huissier de justice) offre une force probante importante. Le professionnel décrit ce qu'il voit, mesure, photographie, sans porter d'appréciation technique. Ce constat fige la situation à une date certaine, ce qui est précieux si le litige se judiciarise ensuite.
L'expertise, amiable ou judiciaire
Pour une malfaçon technique sérieuse, un simple constat ne suffit pas : il faut une analyse d'homme de l'art. Deux voies existent.
- L'expertise amiable : le maître de l'ouvrage mandate un expert de son choix. Rapide et souple, elle a l'inconvénient d'être non contradictoire, donc contestable par l'adversaire.
- L'expertise judiciaire : elle est ordonnée par le juge, le plus souvent en référé sur le fondement de l'article 145 du Code de procédure civile, avant tout procès au fond. Elle présente l'avantage décisif d'être contradictoire, l'expert convoquant toutes les parties. Son rapport a un poids considérable devant le tribunal.
En présence d'une malfaçon en cours de chantier importante, l'expertise judiciaire préventive est souvent la meilleure stratégie. Elle permet d'établir la réalité et l'origine des désordres, de chiffrer les reprises et d'identifier les responsables avant que le chantier ne progresse davantage et n'efface les preuves.
Les démarches à engager sans attendre la fin du chantier
Réagir vite est déterminant. Laisser une malfaçon se poursuivre, c'est prendre le risque qu'elle contamine les ouvrages suivants et que son coût de reprise explose.
La mise en demeure
Le point de départ est presque toujours une mise en demeure adressée par lettre recommandée avec accusé de réception. Elle décrit précisément les désordres constatés, rappelle les stipulations du marché méconnues et enjoint à l'entreprise de reprendre les travaux dans un délai déterminé et raisonnable. Cette étape n'est pas une simple formalité : elle conditionne l'accès à plusieurs remèdes prévus par le Code civil et marque la volonté du maître de l'ouvrage de ne pas accepter l'ouvrage en l'état.
L'exécution forcée et la reprise aux frais du débiteur
Le Code civil offre au créancier de l'obligation plusieurs armes. L'article 1221 permet de poursuivre l'exécution forcée en nature de l'obligation, c'est-à-dire d'exiger que l'entreprise reprenne elle-même ses malfaçons. L'article 1222 autorise, après mise en demeure, à faire exécuter l'obligation par un tiers dans un délai et à un coût raisonnables, puis à en réclamer le remboursement au constructeur défaillant. Cette faculté de faire reprendre les travaux par une autre entreprise, aux frais de celle qui a mal exécuté, est particulièrement adaptée lorsque la confiance est rompue et que l'urgence commande d'avancer.
La suspension des paiements
Sur un chantier, les paiements s'échelonnent par situations ou par appels de fonds correspondant à l'avancement. Face à une malfaçon caractérisée, le maître de l'ouvrage peut opposer l'exception d'inexécution prévue par les articles 1219 et 1220 du Code civil et suspendre le paiement des prestations non conformes. Cette suspension doit rester proportionnée : elle vise les sommes correspondant aux ouvrages viciés, et non l'intégralité du marché sans discernement, sous peine de se retrouver soi-même en situation d'inexécution.
La résolution du contrat
Lorsque l'inexécution est suffisamment grave, la rupture du contrat peut être envisagée. L'article 1224 du Code civil ouvre la voie à une résolution soit par application d'une clause résolutoire, soit par notification du créancier au débiteur, soit par décision de justice. L'article 1226 encadre la résolution par notification, qui suppose en principe une mise en demeure préalable restée infructueuse. Il s'agit d'une décision lourde, car elle met fin au chantier avec l'entreprise en place et implique de réorganiser la suite des travaux ; elle mérite d'être préparée avec un conseil, en s'assurant que la gravité de l'inexécution justifie une mesure aussi radicale.
L'articulation avec la réception des travaux
La réception est l'acte par lequel le maître de l'ouvrage déclare accepter l'ouvrage, avec ou sans réserves, selon l'article 1792-6 du Code civil. C'est un moment décisif, car il fait basculer le litige du régime contractuel vers celui des garanties légales.
Réceptionner avec réserves plutôt que refuser en bloc
Lorsque des malfaçons subsistent en fin de chantier, le maître de l'ouvrage a intérêt à ne pas signer une réception sans réserves qui vaudrait acceptation des défauts apparents. Deux attitudes sont possibles. Refuser purement et simplement la réception si les désordres sont majeurs et rendent l'ouvrage inutilisable. Ou réceptionner en consignant précisément chaque désordre dans le procès-verbal au titre des réserves. Ces réserves obligent l'entreprise à intervenir dans le cadre de la garantie de parfait achèvement de l'article 1792-6, qui court pendant un an à compter de la réception.
Le danger de la réception tacite
La réception peut, dans certaines conditions, être considérée comme tacite lorsque le comportement du maître de l'ouvrage manifeste sans équivoque sa volonté d'accepter l'ouvrage, par exemple en prenant possession des lieux et en réglant l'intégralité du prix. Un particulier qui emménage et solde ses paiements sans émettre la moindre réserve s'expose à ce qu'une réception tacite lui soit opposée, ce qui refermerait le régime contractuel de droit commun au profit des garanties légales, plus étroites sur les désordres apparents. La prudence commande donc de formaliser par écrit toute réserve avant d'occuper le bien ou de verser le solde.
Délais et prescription : ne pas laisser filer le temps
Le temps joue contre celui qui tarde à agir. Sur le terrain de la responsabilité contractuelle, l'action se prescrit en principe par cinq ans à compter du jour où le titulaire du droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l'exercer, conformément à l'article 2224 du Code civil.
Ce délai n'est pas figé. Le Code civil prévoit des causes d'interruption qui effacent le temps déjà écoulé et font repartir un nouveau délai. L'article 2240 dispose que la reconnaissance par le débiteur du droit de celui contre lequel il prescrivait interrompt le délai de prescription : un courrier du constructeur admettant les désordres et s'engageant à les reprendre peut ainsi valoir reconnaissance interruptive. L'article 2241 prévoit quant à lui que la demande en justice, y compris en référé, interrompt le délai de prescription ainsi que le délai de forclusion. Autrement dit, l'assignation en référé aux fins d'expertise, souvent la première étape d'un litige de chantier, interrompt utilement la prescription.
Un particulier a donc tout intérêt à ne pas se contenter d'échanges informels prolongés avec l'entreprise. Multiplier les relances sans jamais formaliser d'acte interruptif expose au risque, moins fréquent en pratique mais réel, de voir le temps s'écouler pendant que le dialogue s'enlise. Dans notre expérience, les dossiers de malfaçon en cours de chantier qui se règlent le mieux sont ceux dans lesquels le maître de l'ouvrage a réagi tôt, documenté ses griefs et sécurisé sa position par une mise en demeure puis, si nécessaire, une expertise judiciaire.
Conclusion
Une malfaçon en cours de chantier ne relève pas des garanties légales que l'on invoque après réception : elle se traite sur le terrain de la responsabilité contractuelle, avec une obligation de résultat qui pèse sur l'entreprise et un ensemble d'outils, mise en demeure, exception d'inexécution, exécution aux frais du débiteur, résolution, que le Code civil met à disposition du maître de l'ouvrage. La véritable difficulté n'est presque jamais juridique, elle est probatoire : un désordre non constaté à temps devient invisible sous les ouvrages suivants. Mon parti pris, forgé par la pratique, est clair : face à une malfaçon sérieuse pendant les travaux, il ne faut pas attendre la réception en espérant une régularisation spontanée.
Avant que le chantier ne recouvre les désordres, faites établir un constat par commissaire de justice, adressez une mise en demeure circonstanciée par lettre recommandée, et si le désordre est technique et coûteux, sollicitez sans tarder une expertise judiciaire en référé, qui interrompt la prescription et fige les preuves. C'est cette réactivité, davantage que la connaissance des textes, qui détermine l'issue du litige.
Questions fréquentes
Peut-on agir contre une entreprise avant la fin des travaux ?
Oui. Avant la réception, le maître de l'ouvrage n'a pas à attendre la livraison pour réagir. L'entreprise est tenue d'une obligation de résultat au titre du contrat de louage d'ouvrage et sa responsabilité contractuelle peut être engagée dès la constatation d'un défaut, sur le fondement de l'article 1231-1 du Code civil. Il est possible d'exiger la reprise des travaux, de suspendre les paiements correspondants et, en cas d'inexécution grave, d'engager une procédure.
La garantie décennale s'applique-t-elle en cours de chantier ?
Non. La garantie décennale de l'article 1792 du Code civil, comme la garantie de parfait achèvement de l'article 1792-6 et la garantie biennale de bon fonctionnement de l'article 1792-3, ne prennent effet qu'à compter de la réception des travaux. Avant la réception, seul le régime de la responsabilité contractuelle de droit commun s'applique, ce qui interdit notamment d'actionner directement l'assurance décennale du constructeur.
Quelle est la première démarche à effectuer face à une malfaçon en cours de chantier ?
La priorité est de documenter le désordre par des photographies datées et, si le défaut risque d'être recouvert, par un constat de commissaire de justice. En parallèle, il faut adresser à l'entreprise une mise en demeure par lettre recommandée avec accusé de réception, décrivant précisément la malfaçon, rappelant les stipulations du marché méconnues et fixant un délai raisonnable de reprise. Cette mise en demeure conditionne l'accès à plusieurs remèdes du Code civil.
Peut-on faire réparer les malfaçons par une autre entreprise et se faire rembourser ?
Oui, sous conditions. L'article 1222 du Code civil permet, après mise en demeure restée sans effet, de faire exécuter l'obligation par un tiers dans un délai et à un coût raisonnables, puis d'en demander le remboursement au constructeur défaillant. Cette faculté suppose de respecter le formalisme préalable et de conserver toutes les preuves du caractère raisonnable des coûts engagés. En cas de doute, une expertise préalable sécurise la démarche.
Quel délai pour agir en cas de malfaçon avant réception ?
L'action en responsabilité contractuelle se prescrit en principe par cinq ans à compter du jour où l'on a connu ou aurait dû connaître les faits, selon l'article 2224 du Code civil. Ce délai peut être interrompu, notamment par une reconnaissance du constructeur (article 2240) ou par une demande en justice, y compris en référé (article 2241), qui fait courir un nouveau délai. Il est donc conseillé de sécuriser sa position par un acte interruptif plutôt que de se contenter d'échanges informels.
Faut-il refuser la réception si des malfaçons subsistent ?
Cela dépend de leur gravité. Si les désordres rendent l'ouvrage inutilisable, un refus de réception peut se justifier. Le plus souvent, il est préférable de réceptionner en consignant précisément chaque défaut dans le procès-verbal au titre des réserves, ce qui déclenche la garantie de parfait achèvement d'un an de l'article 1792-6 du Code civil. Il faut en revanche éviter d'emménager et de solder le prix sans réserve écrite, au risque de se voir opposer une réception tacite.
Que faire en cas d'abandon de chantier dans le cadre d'un CCMI ?
Le contrat de construction de maison individuelle, régi par les articles L231-1 et suivants du Code de la construction et de l'habitation, comporte une garantie de livraison à prix et délais convenus prévue par l'article L231-6. En cas de défaillance ou d'abandon de chantier du constructeur, le garant de livraison doit faire achever la construction ou prendre en charge les surcoûts nécessaires. Il convient de mettre en demeure le constructeur, puis d'actionner ce garant, en parallèle de toute action fondée sur les malfaçons constatées.
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